mardi 12 février 2008

Chapitre II (les huit bouts)

CHAPITRE SECOND


    Morris, tout seul, était incapable de sortir de cet état.  Il lui fallait de l’aide. Quelque chose d’extérieur qui aurait pu le ramener à la réalité. Mais sur un quai de métro désert, il n’y a pas grand chose pour ramener les énergumènes comme Morris à la réalité. Les publicités qui ornent les parois du tunnel avaient beau tenter d’appeler son attention, ou au moins son regard, c’était en vain. Une sorte de radio avait beau raconter des choses, comme le temps qu’il faisait en dehors du tunnel, l’heure d’arrivée du prochain métro, ce qui se passait dans le monde, c’était aussi en vain. D’autant plus en vain que, ne l’oublions pas, les oreilles de Morris étaient toujours emplies de ses chers rythmes africains. Morris était dans une sorte d’ailleurs, il n’aurait su dire s’il était dans le métro ou hors du métro, mort ou vivant. Il est même fort probable qu’il n’eût su prononcer un mot si le besoin s’en était fait sentir. Le métro, son ennemi juré, l’avait bel et bien vaincu : non seulement Morris serait en retard, mais en plus il avait perdu tout contact avec ce réel grâce auquel il arrivait parfois à se sentir vivant et heureux. Face à ce terrible ennemi, Morris avait besoin d’un compagnon, d’un ami.

Cet ami, ce sauveur, ce fut...le métro lui-même. Oui oui oui. L’ennemi devint ami. Le capharnaüm du métro suivant qui arrivait pour emporter de nouveaux passagers fit sursauter Morris, qui dut se rattraper à l’énorme bras du géant au manteau rayé qui se trouvait à côté de lui depuis quelques minutes (sans que Morris s’en soit aperçu, bien évidemment).  Retour à la réalité. Rien à redire, Monsieur le métro : efficacité remarquable ! Morris, en deux temps trois mouvements, fut de nouveau conscient qu’il était Morris, qu’il était vivant, qu’il avait de la musique malienne dans les oreilles, qu’il avait les deux pieds sur un quai de métro. En moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire, Morris avait été sauvé. Complètement sauvé, intégralement sauvé, à tel point qu’il pouvait désormais identifier le métro comme étant à la fois son pire ennemi et son récent protecteur. Morris n’avait pas été  conscient, au moment du fait, qu’il s’était échappé de la réalité, ou que la réalité lui avait échappé - tout est question de points de vue. Toujours est-il qu’il savait maintenant qu’il était de nouveau vivant, sur terre. Il ignorait tout de ce de nouveau, le pourquoi, le comment, le pourquoi du comment mais il en sentait la présence. Il savait que son état (certains diraient d’âme), son rapport à l’existence, avaient été bouleversés, tourneboulés, fondamentalement perturbés. Il ignorait tout de ces perturbations, il était simplement conscient qu’il venait de regagner ce sentiment d’être vivant. Et ce n’était pas peu.


Puisque le métro avait été si bon avec lui, il aurait été indécent de la part de Morris de ne pas monter dans le premier wagon qui se serait présenté devant lui. Et ce fut ce qu'il fit. Car Morris était quelqu'un de très bien élevé. Il fallait qu'il montre sa reconnaissance : comment remercier un métro sinon en montant à son bord ? Revoilà donc Morris à bord de cette boîte à roulettes pour qui il n'avait que peu, très peu d'estime. Avant qu'il n'ait eu le temps de dire ouf, le métro repartait déjà. Secousse épouvantable. Morris se retrouva de nouveau accroché au bras du géant au manteau rayé. Les rayures étaient verticales, grises et noires. Le géant avait beaucoup de cheveux, camouflés par un élégant chapeau. Il était très très grand, et assez massif, et il avait l'air particulièrement sympathique. On devinait une intelligence mère de gentillesse et d'amabilité. Certains, sentant l'étreinte (assez forte, il faut bien le dire) de Morris, se seraient retournés d'un air répugné, avec des yeux criant "mais comment osez-vous me toucher, espèce d'inconnu ?!". Le premier réflexe de l'homme au manteau rayé, en revanche, fut de soutenir Morris. Derrière ses lunettes noires, ses yeux marrons exprimaient tout son désir de venir en aide à cet homme au costume africain pour l'empêcher de tomber.

Morris fut fortement touché par cet élan de générosité. Lui-même ne savait pas comment il aurait réagi s'il avait senti une main étrangère s'agripper à son bras gauche. Lorsqu'il s'était rendu compte que sa propre main était en train de s'agripper à un bras gauche étranger, il se paralysa de honte. Mais tout de suite, le doux regard de l'homme au beau manteau le rassura : Morris, aidé de son nouveau sauveur, reprit son équilibre, lâche le bras de cet homme qu'il considérait déjà comme son nouvel ami. Il aurait voulu lui exprimer toute sa gratitude, lui faire comprendre à quel il point il avait été touché par cet acte si spontané, si généreux, si humain. Il aurait voulu le remercier le plus sincèrement possible. Il ne réussit qu'à prononcer un léger "merci" dans lequel il essaya néanmoins de glisser toute l'intensité qu'il put. L'ami répondit de sa belle voix grave quelque chose comme "oh mais je vous en prie". Son grand sourire, toujours si humain, si spontané, ne fit qu'émouvoir Morris un peu plus.

Une amitié était née. Morris apprit rapidement que son ami s'appelait Giacomo, qu'il avait le droit de l'appeler Giac', en prononçant bien le "i" pour éviter toute confusion avec un prénom outre-atlantique tel que "Jack", et surtout, surtout, qu'ils avaient comme destination exactement le même aéroport. Le trajet en métro parut soudainement bien plus agréable à Morris, qui le passa à discuter avec son nouvel ami : non seulement ils allaient au même aéroport, mais en plus, c'était pour y prendre le même avion ! Sans savoir pourquoi, cette coïncidence les fit beaucoup rire. Morris se sentait revivre. Le métro n'était plus si monstrueux. À vrai dire, il n'y pensait même plus. Il avait toujours cette légère angoisse au fond de son estomac, mais la joie de partager ce voyage souterrain avec une personne qui lui semblait en tout point charmante et digne d'intérêt ne laissait que peu de place à cette angoisse. Certes, il y avait également le souci d'être en retard, de rater l'avion, de devoir rentrer chez soi en portant sur son dos le désespoir et la douleur de l'échec ; mais ce souci-là, ils le vivaient ensemble : Giac' n'était pas plus rassuré que Morris et ce dernier sentait, très égoïstement, une sorte de soulagement. C'était comme si l'inquiétude de Giac' rassurait Morris. C'était comme si Morris, fou d'admiration pour Giac', savait que cet homme-là ne pouvait pas rater son avion. Il pouvait être inquiet, oui oui oui, qu'il soit inquiet ! ce n'est qu'un mauvais moment à passer, Morris savait qu'avoir cet homme-là à ses côtés le protégeait. Cette journée du 25 juillet semblait prendre la tournure de ce que Morris avait coutume d'appeler sur le carnet qu'il gardait toujours avec lui, dans la poche intérieure de sa veste africaine : "une délicieuse petite journée qui donne envie d'oublier toutes les raisons que l'on a d'être triste".

Grâce à la présence de Giacomo, le trajet en métro passa tellement plus vite qu'en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Morris eut la joie de sortir du métro, et même du tunnel. De nouveau à l'air - plus ou moins pur -, accompagné de Giac', ils n'eurent pas de mal à trouver l'autobus qui devait les conduire à l'aéroport. C'était un autobus tout à fait normal, plutôt blanc, assez basique. Assez rassurant finalement. Morris se rendit compte qu'il s'était imaginé que cet autobus aurait quelque chose de spécial. Après tout, ce n'était pas un de ces bus qui emmenaient les gens au travail le matin, les enfants à l'école, ou qui permettaient aux touristes d'aller d'un bout à l'autre de la ville : il s'agissait d'un bus qui devait amener ses passagers à l'a-é-ro-port. Il était celui grâce à qui l'aventureux voyageur sortait de la ville pour commencer son périple. Morris s'était toujours dit que cet autobus-là aurait été différent des autres, qu'il aurait exhibé fièrement son pouvoir. Qu'il aurait réussi à s'exclamer, par l'intermédiaire d'une apparence différente de celle des autres, quelque chose comme : "Montez, installez-vous, je ne me contenterai pas de vous amener dans le centre de la ville, je vous emmenèrai loin, très loin, dans un endroit encore inconnu de vous". Non pas que Morris eût été l'un de ces courageux intrépides, assoiffé d'exotisme, d'aventures terrifiantes et de nouveautés bouleversantes. Ooooh non ! Loin de là. Mais quand même ! L'aéroport, ce n'est pas rien. C'est un voyage, c'est un départ.

Morris observait Giac', de temps en temps, discrètement. Il comprit à son air tranquille qu'il fallait accepter sagement que l'autobus fût aussi ordinaire. Et Morris finit même par sentir en lui une sorte de petite étincelle, un petit crépitement : c'était bien mieux comme ça ! Seuls les passagers du bus savaient qu'ils allaient à l'aéroport. C'était leur secret. Ce qu'ils avaient en commun. Morris ressentit la même petite joie que celle qu'il éprouvait lorsqu'il était petit et qu'il sentait un soutien secret mais solide dans le regard de sa mère tandis que l'un de ses amis l'embêtait pour une raison ou pour une autre. C'était comme s'il pouvait alors dire à son ami : "haha tu veux m'embêter ? Et bien, embête-moi. Tu ne pourras pas me détruire". Évidemment, il se gardait bien le dire : c'était son secret, comme un trésor. Maintenant, assis dans cet autobus, ils regardaient les passants, dehors, qui allaient il ne savait où mais certainement pas dans un endroit aussi merveilleux qu'un aéroport, tous ces gens qui couraient dans tous les sens, perdus dans leurs occupations quotidiennes, et, de nouveau, il se sentait vivre. Il avait conscience de tout. En montant dans l'autobus, il s'était comme retiré du monde pour le regarder du haut de son siège de voyageur. Et c'était délicieux.

Le bus, à l'apparence ordinaire mais rempli de son précieux secret, roula presque une heure. Il traversa des petites villes, il s'arrêta de temps en temps et fit monter de nouveaux voyageurs. Des solitaires, des familles, des couples, avec des bagages plus ou moins imposants, avec des têtes plus ou moins détendues. Le bus prit même l'autoroute. Et puis, il finit par arriver à l'aéroport. 

  Là, ça devenait sérieux. L'aéroport. Il y avait pas mal de gens : des endormis sur des sièges en plastique, des éveillés assis sur les mêmes sortes de siège, des très éveillés qui s'énervaient aux comptoirs d'enregistrement, des qui venaient de se réveiller et qui était apparemment très très en retard et qui couraient couraient vers la porte d'embarquement. Il y avait aussi ceux qui n'arrêtaient pas de regarder leur montre : "ohlàlà tu crois que ça va ? on est dans les temps ? hum il ne nous reste plus qu'une heure pour traverser cette salle et arriver à temps à l'embarquement ? tu crois que ça va aller ? oh je ne suis pas si sûr... on ferait mieux d'y aller maintenant je crois ! non non tu iras aux toilettes après ! écoute, tu ne vois pas qu'on risque de perdre notre avion ?! bon maintenant, viens ! allez, on y va !". Ce genre de scènes. Morris était assez content. Il n'avait plus peur d'être en retard. Il était dans les temps, tout allait bien. 

  Après les quelques formalités auxquelles tous les voyageurs devaient se soumettre, il se retrouva dans la salle d'embarquement, avec une tasse de café à la main et Giac à côté de lui. La salle d'embarquement, c'était une salle assez grande avec des parois complètement vitrées. Et derrière ces parois vitrées, on pouvait voir des avions décoller et atterrir, des passagers monter et descendre de ces mêmes avions, des personnages avec des habits jaune fluo qui agitaient les bras, de manière assez élégante, il faut bien le dire. Il y avait aussi des petits bus étranges qui portaient sur leur dos des escaliers. 


  "LES PASSAGERS DU VOL IK4568 SONT INVITÉS À SE PRÉSENTER À LA PORTE D'EMBARQUEMENT A168H POUR UN EMBARQUEMENT IMMMMMMÉDIAT. IM-MÉ-DIAT."


Morris, avec la grâce qui était la sienne lorsqu'il descendait les escaliers de son immeuble, s'empara tranquillement de son petit bagage et, accompagné de Giac, s'avança légèrement jusqu'à la porte A168H.




FIN DU SECOND CHAPITRE


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