dimanche 11 mai 2008

Chapitre III, premier bout.

CHAPITRE TROIS

Deux heures plus tard, Morris était chez lui.

Pour des raisons assez mystérieuses, son vol avait été annulé. On lui avait proposé d’attendre à l’aéroport : peut-être aurait-il pu monter dans un autre avion, mais il avait poliment décliné l’offre. Tous les autres passagers de l’avion étaient bouleversés : déception, incompréhension, colère, fatigue, impatience… Même Giac’ avait l’air assez tourmenté. Morris, en revanche, après les quelques premières secondes d’agitation, avait senti comme une vague de soulagement s’emparer de lui. C’était comme un grand souffle de vent qui balayait d’un coup les différentes angoisses qui l’avaient malmené ces derniers jours : ne rien oublier, ne pas laisser le gaz ni les robinets ouverts, ne pas céder à la tyrannie du métro, ne pas rater le bus pour arriver à l’aéroport, ne pas avoir oublié sa carte d’identité ni son billet d’avion, ne pas se tromper de porte d’embarquement, ne pas avoir peur du décollage. Il avait suffi de quelques mots prononcés par une voix de femme-haut-parleur  pour chasser toutes ces tensions : « Le vol  IK4568 a été annulé. Ses passagers sont priés de descendre de l’avion. Merci. ».

Morris n’avait pas hésité une seconde. Il avait laissé Giac’ espérer qu’un autre avion veuille bien l’accueillir à son bord et était rentré chez lui, en bus cette fois-ci. Il était merveilleusement content de ce retournement soudain et inattendu de situation. Oui, parce que partir, prendre l’avion, aller quelque part, c’était accepter d’être déjà quelque part. C’était se réduire à être ici pour aller là. Morris savait bien qu’il était à la fois ici et là, ailleurs et partout. Si son avion avait décollé, Morris serait retombé directement dans la dimension spatiale. Paradoxalement, plus son avion se serait éloigné du sol pour s’enfoncer dans le ciel, plus Morris serait retombé sur terre. Or ce qui faisait la force de Morris, ce qui faisait qu’il pouvait faire de la descente de ses escaliers une danse, qu’il pouvait sauver des nuages coincés dans des ascenseurs, bref, ce qui le rendait vivant, c’était qu’il était comme un personnage de roman. À la fois concrètement et complètement sur terre et en même temps bien au-delà d’être concrètement et complètement sur terre.

mardi 12 février 2008

Chapitre II (les huit bouts)

CHAPITRE SECOND


    Morris, tout seul, était incapable de sortir de cet état.  Il lui fallait de l’aide. Quelque chose d’extérieur qui aurait pu le ramener à la réalité. Mais sur un quai de métro désert, il n’y a pas grand chose pour ramener les énergumènes comme Morris à la réalité. Les publicités qui ornent les parois du tunnel avaient beau tenter d’appeler son attention, ou au moins son regard, c’était en vain. Une sorte de radio avait beau raconter des choses, comme le temps qu’il faisait en dehors du tunnel, l’heure d’arrivée du prochain métro, ce qui se passait dans le monde, c’était aussi en vain. D’autant plus en vain que, ne l’oublions pas, les oreilles de Morris étaient toujours emplies de ses chers rythmes africains. Morris était dans une sorte d’ailleurs, il n’aurait su dire s’il était dans le métro ou hors du métro, mort ou vivant. Il est même fort probable qu’il n’eût su prononcer un mot si le besoin s’en était fait sentir. Le métro, son ennemi juré, l’avait bel et bien vaincu : non seulement Morris serait en retard, mais en plus il avait perdu tout contact avec ce réel grâce auquel il arrivait parfois à se sentir vivant et heureux. Face à ce terrible ennemi, Morris avait besoin d’un compagnon, d’un ami.

Cet ami, ce sauveur, ce fut...le métro lui-même. Oui oui oui. L’ennemi devint ami. Le capharnaüm du métro suivant qui arrivait pour emporter de nouveaux passagers fit sursauter Morris, qui dut se rattraper à l’énorme bras du géant au manteau rayé qui se trouvait à côté de lui depuis quelques minutes (sans que Morris s’en soit aperçu, bien évidemment).  Retour à la réalité. Rien à redire, Monsieur le métro : efficacité remarquable ! Morris, en deux temps trois mouvements, fut de nouveau conscient qu’il était Morris, qu’il était vivant, qu’il avait de la musique malienne dans les oreilles, qu’il avait les deux pieds sur un quai de métro. En moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire, Morris avait été sauvé. Complètement sauvé, intégralement sauvé, à tel point qu’il pouvait désormais identifier le métro comme étant à la fois son pire ennemi et son récent protecteur. Morris n’avait pas été  conscient, au moment du fait, qu’il s’était échappé de la réalité, ou que la réalité lui avait échappé - tout est question de points de vue. Toujours est-il qu’il savait maintenant qu’il était de nouveau vivant, sur terre. Il ignorait tout de ce de nouveau, le pourquoi, le comment, le pourquoi du comment mais il en sentait la présence. Il savait que son état (certains diraient d’âme), son rapport à l’existence, avaient été bouleversés, tourneboulés, fondamentalement perturbés. Il ignorait tout de ces perturbations, il était simplement conscient qu’il venait de regagner ce sentiment d’être vivant. Et ce n’était pas peu.


Puisque le métro avait été si bon avec lui, il aurait été indécent de la part de Morris de ne pas monter dans le premier wagon qui se serait présenté devant lui. Et ce fut ce qu'il fit. Car Morris était quelqu'un de très bien élevé. Il fallait qu'il montre sa reconnaissance : comment remercier un métro sinon en montant à son bord ? Revoilà donc Morris à bord de cette boîte à roulettes pour qui il n'avait que peu, très peu d'estime. Avant qu'il n'ait eu le temps de dire ouf, le métro repartait déjà. Secousse épouvantable. Morris se retrouva de nouveau accroché au bras du géant au manteau rayé. Les rayures étaient verticales, grises et noires. Le géant avait beaucoup de cheveux, camouflés par un élégant chapeau. Il était très très grand, et assez massif, et il avait l'air particulièrement sympathique. On devinait une intelligence mère de gentillesse et d'amabilité. Certains, sentant l'étreinte (assez forte, il faut bien le dire) de Morris, se seraient retournés d'un air répugné, avec des yeux criant "mais comment osez-vous me toucher, espèce d'inconnu ?!". Le premier réflexe de l'homme au manteau rayé, en revanche, fut de soutenir Morris. Derrière ses lunettes noires, ses yeux marrons exprimaient tout son désir de venir en aide à cet homme au costume africain pour l'empêcher de tomber.

Morris fut fortement touché par cet élan de générosité. Lui-même ne savait pas comment il aurait réagi s'il avait senti une main étrangère s'agripper à son bras gauche. Lorsqu'il s'était rendu compte que sa propre main était en train de s'agripper à un bras gauche étranger, il se paralysa de honte. Mais tout de suite, le doux regard de l'homme au beau manteau le rassura : Morris, aidé de son nouveau sauveur, reprit son équilibre, lâche le bras de cet homme qu'il considérait déjà comme son nouvel ami. Il aurait voulu lui exprimer toute sa gratitude, lui faire comprendre à quel il point il avait été touché par cet acte si spontané, si généreux, si humain. Il aurait voulu le remercier le plus sincèrement possible. Il ne réussit qu'à prononcer un léger "merci" dans lequel il essaya néanmoins de glisser toute l'intensité qu'il put. L'ami répondit de sa belle voix grave quelque chose comme "oh mais je vous en prie". Son grand sourire, toujours si humain, si spontané, ne fit qu'émouvoir Morris un peu plus.

Une amitié était née. Morris apprit rapidement que son ami s'appelait Giacomo, qu'il avait le droit de l'appeler Giac', en prononçant bien le "i" pour éviter toute confusion avec un prénom outre-atlantique tel que "Jack", et surtout, surtout, qu'ils avaient comme destination exactement le même aéroport. Le trajet en métro parut soudainement bien plus agréable à Morris, qui le passa à discuter avec son nouvel ami : non seulement ils allaient au même aéroport, mais en plus, c'était pour y prendre le même avion ! Sans savoir pourquoi, cette coïncidence les fit beaucoup rire. Morris se sentait revivre. Le métro n'était plus si monstrueux. À vrai dire, il n'y pensait même plus. Il avait toujours cette légère angoisse au fond de son estomac, mais la joie de partager ce voyage souterrain avec une personne qui lui semblait en tout point charmante et digne d'intérêt ne laissait que peu de place à cette angoisse. Certes, il y avait également le souci d'être en retard, de rater l'avion, de devoir rentrer chez soi en portant sur son dos le désespoir et la douleur de l'échec ; mais ce souci-là, ils le vivaient ensemble : Giac' n'était pas plus rassuré que Morris et ce dernier sentait, très égoïstement, une sorte de soulagement. C'était comme si l'inquiétude de Giac' rassurait Morris. C'était comme si Morris, fou d'admiration pour Giac', savait que cet homme-là ne pouvait pas rater son avion. Il pouvait être inquiet, oui oui oui, qu'il soit inquiet ! ce n'est qu'un mauvais moment à passer, Morris savait qu'avoir cet homme-là à ses côtés le protégeait. Cette journée du 25 juillet semblait prendre la tournure de ce que Morris avait coutume d'appeler sur le carnet qu'il gardait toujours avec lui, dans la poche intérieure de sa veste africaine : "une délicieuse petite journée qui donne envie d'oublier toutes les raisons que l'on a d'être triste".

Grâce à la présence de Giacomo, le trajet en métro passa tellement plus vite qu'en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Morris eut la joie de sortir du métro, et même du tunnel. De nouveau à l'air - plus ou moins pur -, accompagné de Giac', ils n'eurent pas de mal à trouver l'autobus qui devait les conduire à l'aéroport. C'était un autobus tout à fait normal, plutôt blanc, assez basique. Assez rassurant finalement. Morris se rendit compte qu'il s'était imaginé que cet autobus aurait quelque chose de spécial. Après tout, ce n'était pas un de ces bus qui emmenaient les gens au travail le matin, les enfants à l'école, ou qui permettaient aux touristes d'aller d'un bout à l'autre de la ville : il s'agissait d'un bus qui devait amener ses passagers à l'a-é-ro-port. Il était celui grâce à qui l'aventureux voyageur sortait de la ville pour commencer son périple. Morris s'était toujours dit que cet autobus-là aurait été différent des autres, qu'il aurait exhibé fièrement son pouvoir. Qu'il aurait réussi à s'exclamer, par l'intermédiaire d'une apparence différente de celle des autres, quelque chose comme : "Montez, installez-vous, je ne me contenterai pas de vous amener dans le centre de la ville, je vous emmenèrai loin, très loin, dans un endroit encore inconnu de vous". Non pas que Morris eût été l'un de ces courageux intrépides, assoiffé d'exotisme, d'aventures terrifiantes et de nouveautés bouleversantes. Ooooh non ! Loin de là. Mais quand même ! L'aéroport, ce n'est pas rien. C'est un voyage, c'est un départ.

Morris observait Giac', de temps en temps, discrètement. Il comprit à son air tranquille qu'il fallait accepter sagement que l'autobus fût aussi ordinaire. Et Morris finit même par sentir en lui une sorte de petite étincelle, un petit crépitement : c'était bien mieux comme ça ! Seuls les passagers du bus savaient qu'ils allaient à l'aéroport. C'était leur secret. Ce qu'ils avaient en commun. Morris ressentit la même petite joie que celle qu'il éprouvait lorsqu'il était petit et qu'il sentait un soutien secret mais solide dans le regard de sa mère tandis que l'un de ses amis l'embêtait pour une raison ou pour une autre. C'était comme s'il pouvait alors dire à son ami : "haha tu veux m'embêter ? Et bien, embête-moi. Tu ne pourras pas me détruire". Évidemment, il se gardait bien le dire : c'était son secret, comme un trésor. Maintenant, assis dans cet autobus, ils regardaient les passants, dehors, qui allaient il ne savait où mais certainement pas dans un endroit aussi merveilleux qu'un aéroport, tous ces gens qui couraient dans tous les sens, perdus dans leurs occupations quotidiennes, et, de nouveau, il se sentait vivre. Il avait conscience de tout. En montant dans l'autobus, il s'était comme retiré du monde pour le regarder du haut de son siège de voyageur. Et c'était délicieux.

Le bus, à l'apparence ordinaire mais rempli de son précieux secret, roula presque une heure. Il traversa des petites villes, il s'arrêta de temps en temps et fit monter de nouveaux voyageurs. Des solitaires, des familles, des couples, avec des bagages plus ou moins imposants, avec des têtes plus ou moins détendues. Le bus prit même l'autoroute. Et puis, il finit par arriver à l'aéroport. 

  Là, ça devenait sérieux. L'aéroport. Il y avait pas mal de gens : des endormis sur des sièges en plastique, des éveillés assis sur les mêmes sortes de siège, des très éveillés qui s'énervaient aux comptoirs d'enregistrement, des qui venaient de se réveiller et qui était apparemment très très en retard et qui couraient couraient vers la porte d'embarquement. Il y avait aussi ceux qui n'arrêtaient pas de regarder leur montre : "ohlàlà tu crois que ça va ? on est dans les temps ? hum il ne nous reste plus qu'une heure pour traverser cette salle et arriver à temps à l'embarquement ? tu crois que ça va aller ? oh je ne suis pas si sûr... on ferait mieux d'y aller maintenant je crois ! non non tu iras aux toilettes après ! écoute, tu ne vois pas qu'on risque de perdre notre avion ?! bon maintenant, viens ! allez, on y va !". Ce genre de scènes. Morris était assez content. Il n'avait plus peur d'être en retard. Il était dans les temps, tout allait bien. 

  Après les quelques formalités auxquelles tous les voyageurs devaient se soumettre, il se retrouva dans la salle d'embarquement, avec une tasse de café à la main et Giac à côté de lui. La salle d'embarquement, c'était une salle assez grande avec des parois complètement vitrées. Et derrière ces parois vitrées, on pouvait voir des avions décoller et atterrir, des passagers monter et descendre de ces mêmes avions, des personnages avec des habits jaune fluo qui agitaient les bras, de manière assez élégante, il faut bien le dire. Il y avait aussi des petits bus étranges qui portaient sur leur dos des escaliers. 


  "LES PASSAGERS DU VOL IK4568 SONT INVITÉS À SE PRÉSENTER À LA PORTE D'EMBARQUEMENT A168H POUR UN EMBARQUEMENT IMMMMMMÉDIAT. IM-MÉ-DIAT."


Morris, avec la grâce qui était la sienne lorsqu'il descendait les escaliers de son immeuble, s'empara tranquillement de son petit bagage et, accompagné de Giac, s'avança légèrement jusqu'à la porte A168H.




FIN DU SECOND CHAPITRE


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mercredi 16 janvier 2008

Chapitre premier (les huit bouts).



CHAPITRE PREMIER



Il s’était levé vers neuf heures et trois minutes. Le bruit des klaxons, le bruit des voitures, le bruit de la ville. La lumière du jour. Le matelas si fin que presque il n’existe pas. Après sa pomme, son yaourt et sa douche, il avait attrapé son sac, mis sa veste colorée et refermé doucement derrière lui la grande porte d’entrée. Une fois les clés tournées, il y avait toujours cette minute-ou-deux d’hésitation : ascenseur ou escalier ? L’ascenseur était là, autant en profiter, qu’il se dit, le petit Morris. L’odeur l’avait frappé dès qu’il avait ouvert la grande porte d’entrée. Elle était violente. Ses narines avaient beau lutter, l’odeur les envahissait. Une odeur étrange, une odeur à la fois gluante, vieille et verte. C’était assez intrigant. Attiré par le mystère, Morris Boogaloo s’approcha sans hésiter de la première porte de l’ascenseur. Des portes, il y en avait une dizaine. La première était une sorte de grillage, la deuxième était une porte en chêne massif. Ensuite, il y avait toujours la surprise de la troisième porte : Morris ne s’habituerait donc jamais à ce caoutchouc mou vert caca d’oie ! Puis les autres portes s’enchaînaient, il fallait les ouvrir une par une : bois, verre, caoutchouc, pain d’épice, polystyrène, miroir rempli d’eau… Derrière la dixième et dernière porte, celle en acajou incrusté d’or du Mali, il y avait, en ce jeudi 25 juillet, un énorme nuage verdâtre rempli de pluie. C’était lui qui sentait si mauvais. Le pauvre, il était coincé dans cet ascenseur depuis que la voisine d’en dessous, Madame Mambocita, l’y avait déposé par mégarde, en remuant son parapluie. Morris aurait bien voulu l’aider à sortir de là, mais il n’avait pas le temps. Il y a des jours pour s’occuper des nuages coincés dans les ascenseurs à dix portes, et des jours pour s’occuper de soi. Morris descendit donc les escaliers de son pas léger et sautillant.

Tous les matins, tous les voisins de l’immeuble se ruaient à leur judas pour regarder ce spectacle. La danse de l’escalier, la danse de Maurice, la danse de la descente. C’était comme s’il réussissait à s’enfoncer profondément dans les marches sans même les effleurer, à courir lentement, à emplir cette cage d’escalier de vie de couleurs d’énergie. C’était une chance pour tout l’immeuble qu’il habitât au dernier étage. Lorsqu’il décidait de ne pas prendre l’ascenseur, Morris Boogaloo, sans le savoir, se perdait dans ces grands escaliers tourbillonnants. Il n’était plus que cette danse qui réjouissait tant les voisins. Les escaliers eux-mêmes auraient voulu le remercier, s’ils avaient pu. Quand Morris Boogaloo descendait les escaliers, merveilleusement beau dans ce tissu africain dont la multitude de couleurs devenait elle-même une danse, une harmonie, c’était comme si l’immeuble, les voisins, la rue, la ville, s’échappaient un peu, ne serait-ce qu’un peu. Il serait difficile de dire exactement de quoi ils s’échappaient. Ils s’échappaient peut-être de ce que certains appelleraient « la réalité », un petit peu, mais pour mieux la vivre. Comme au cinéma. Morris Boogaloo, c’est comme un demoiseau de Rochefort. Il donne envie de vivre, d’être heureux, de croire, d’avancer, d’être beau.

En arrivant au rez-de-chaussée, il ne pouvait s’empêcher de jeter un coup d’œil à la boîte aux lettres : sait-on jamais ! Il n’attendait pas de courrier particulier, mais la vue de son nom écrit avec soin (ou maladresse), avec amour (ou haine), avec un feutre rouge (ou un stylo noir), en majuscules (ou en minuscules) sur une carte postale, une enveloppe, ou, mieux encore, un colis, l’avait toujours ravi. Ce coup d’œil à la boîte aux lettres, c’était comme quelque chose qu’il ne contrôlait pas, c’était ses yeux avant tout qui se dirigeaient vers cette case fermée à clé. Même le dimanche, même les jours fériés, même à neuf heures du soir lorsqu’il était déjà passé devant cinq fois dans la journée. Là, nous étions un jeudi, il était un peu plus de dix heures du matin, le facteur aux cheveux verts n’était sûrement pas encore passé, Morris le savait très bien. Pourtant, il regarda, ou plutôt, ses yeux regardèrent. Par chance, Morris ne recevait que très rarement du courrier : la plupart du temps, c’était une boîte aux lettres complètement déserte que rencontraient ses beaux yeux gris vert. Il était donc habitué à ce désert et n’en souffrait pas plus que ça. Si, par extraordinaire, il apercevait un petit quelque chose derrière la petite porte de verre, sa joie était indescriptible, mais lorsque rien n’apparaissait derrière cette petite-porte-de-verre, Morris se contentait de continuer son chemin. Evidemment, il y avait toujours ce petit pincement au cœur, le pincement de la déception, de l’espoir déçu, mais Morris était un homme fort et jamais, ô grand jamais, il ne se laissait aller à un désespoir qui l’aurait anéanti. Ce matin-là, la boîte aux lettres était vide. En homme fort et digne qu’il était, Maurice n’essaya pas de faire apparaître par la force du regard ne serait-ce qu’une facture d’électricité. Il aurait très bien pu le faire. Parfois, c’est vrai, il scrutait pendant plusieurs minutes l’intérieur de la case pour être sûr qu’aucun reflet ne lui cachait un éventuel petit bout de papier. Mais c’était très rare !

Ce matin-là, il se remit en route. Lorsqu’il marchait sur un terrain plat, Morris restait gracieux et élégant. Certes, ce n’était plus la danse des escaliers mais Maurice restait un demoiseau de Rochefort digne de ce nom, il restait cinéma, il dansait toujours. Avant d’arriver à la grande porte vitrée qui donnait sur la rue, le spectacle recommençait quelques courts instants, le temps que Morris descende les quelques marches de marbre qui l’amenaient de la boîte aux lettres au bouton doré qui lui ouvrait fidèlement la grande porte, chaque fois qu’il y posait son index droit. Certes, il aurait pu y déposer son majeur gauche, ou son auriculaire, ou même le bout de son nez, ou, pourquoi pas, son gros orteil gauche, mais c’était toujours avec l’index droit, à l’ongle toujours finement taillé qu’il enfonçait ce rond d’or. Tschlak. Magie. La grande porte, d’un déclic, s’ouvrait.


Et voila. Il était maintenant environ dix heures et treize minutes et Morris Boogaloo posait le pied dehors. Il faisait chaud, une chaleur étouffante et polluée. Comme d’habitude, il dut se frayer un chemin au milieu du troupeau de ceux qui préfèrent prendre le bus et l’attendre une demi-heure. Ce matin-là, le troupeau était particulièrement dense et fourni : le bus n’avait pas dû passer depuis un bon bout de temps ! Morris reconnut le voisin du deuxième étage : il évita habilement de croiser son regard pour ne pas avoir à le saluer. Il l’aimait pourtant bien ce voisin du deuxième étage, mais il oubliait toujours son nom, et n’eut pas le courage, ce matin-là, de devoir le lui demander pour la quatorzième fois en douze jours. Il y avait aussi la vieille dame et son chien, et puis une foule d’inconnus. Il y avait deux ou trois hommes en costume qui essayaient d’avoir l’air élégant, lunettes de soleil, cigarettes au bec, sourcils froncés. Il y avait une maman et son enfant : peut-être était-ce l’heure de l’école ? peut-être l’emmenait-elle chez le médecin ? peut-être n’avait-elle trouvé personne pour le garder et se voyait forcée de l’emmener avec elle à la réunion du jeudi matin ? Il y avait une bande de jeunes qui criaient et riaient fort, très fort (trop fort ?). Bref, il y avait pas mal de monde, pas mal de bruit et pas beaucoup de place pour passer. Mais Morris, toujours calme et serein, réussit à se faufiler jusqu’à la bouche du métro sans perdre ni élégance ni dignité. Certains se retournèrent pour admirer ce bel homme au costume si coloré, à la silhouette si finement dessinée, à la démarche si charmante.

Morris n’aimait pas le métro. Dès qu’il s’engouffrait dans sa bouche, son nez se voyait envahi de cette odeur qu’il détestait tant. Une odeur qui lui donnait l’impression d’être sale, poussiéreux et laid. Une odeur qui empêchait la fraîcheur. Morris aurait bien aimé se mêler au troupeau de ceux qui préfèrent prendre le bus et l’attendre une demi-heure mais il aurait dû en attendre trois (de bus) sans être parfaitement certain que le troisième l’aurait porté à destination. Dans ces conditions, pas question de renoncer au métro. Il fallait l’affronter. Il fallait réussir à se boucher mentalement le nez. Il fallait réussir à faire vaincre la sensation de propreté. Il fallait réussir à se persuader qu’en en sortant, de ce fichu métro, on se sentirait de nouveau frais, joyeux et beau. Il fallait se persuader que tout cela n’était qu’une impression, que le métro ne pouvait pas vraiment salir les voyageurs, que ce qui compte, après tout, c’est de savoir qu’on sort d’une douche bien fraîche bien savonneuse et que l’odeur qui envahit notre nez de cette manière si terrifiante ne pourra pas s’incruster en nous, rentrer dans tous nos pores, se coller à notre peau. C’est ce que Morris essayait de faire à chaque fois qu’il prenait le métro : « Je suis propre. Je viens de me laver. Je sens bon et je suis propre. Je le sais. Ma peau est douce hydratée purifiée. Mes cheveux sont doux et soyeux. Mes ongles sont propres. PROPRES. Je me sens bien, je me sens frais, je me sens propre. » Voilà ce qu’il répétait intérieurement et interminablement. « Mes mains ne sont pas moites, mes doigts ne sont pas gonflés. »

Evidemment, la situation devenait encore plus désagréable lorsque le métro arrivait : l’odeur du métro se mêlait alors à celle des passagers. Morris s’était toujours dit que c’était en prenant le métro qu’on se rendait compte que les gens ne devaient pas se laver tant que ça. Il n’aimait pas trop penser des choses pareilles. C’était idiot : lui non plus il ne sentait pas toujours la rose. Et puis c’est pas leur faute, aux gens, s’ils n’aiment pas se laver, ou s’ils n’ont plus de gel douche, ou si leur déodorant ne sent pas bon. De toute façon, il n’y a pas que l’odeur. Il y a des gens qui sentent très bon, et c’est pas pour ça qu’on a envie de se coller à eux dans une boîte à roulettes souterraine. Le problème du métro, c’est qu’il est souvent rempli, et puis il y a cette lumière, blanche, bleue, qui éblouit et qui rend tout le monde moche, à moitié livide et à moitié rouge. Et puis on ne trouve jamais où s’accrocher. Pourtant, il faut bien s’accrocher dans le métro, sinon on risque beaucoup. Le risque principal, c’est de perdre l’équilibre et de se retrouver proche, très très proche, de quelqu’un dont on n’a pas du tout, mais alors pas du tout, envie de se retrouver proche, très très proche, comme, par exemple, quelqu’un qui ne sent pas bon, ou quelqu’un qui sent tellement bon que ça donne envie de vomir, ou quelqu’un qui a l’air de vouloir nous tuer avec un couteau pointu qui serait caché dans la poche intérieur de son veston de cuir. Ce risque-là, me direz-vous, il existe aussi dans le bus mais, au moins, le bus, il a des fenêtres. On peut voir un peu le paysage, la ville, la lumière, le ciel, les gens. Et puis, on sait où on va. Le métro c’est tout noir. Le principe du tunnel, Morris n’adorait pas.

Mais il n’avait pas le choix. Il devait prendre ce satané métro. Il devait le prendre et y rester pour un bon nombre de stations. Sept exactement. Il aurait bien voulu lire dans le métro. Finir une nouvelle de Garcia Marquez. Lire l’œuvre complète de Leopardi. Mais comment s’accrocher et lire en même temps ? Ce n’est vraiment pas facile. Pour pouvoir lire dans le métro, il faut être assis. Et pour être assis dans le métro, il faut… en fait, c’est quasiment impossible. C’est-à-dire que Morris n’avait rien de sportif. Parfois, il se disait que s’il tentait le marathon de New York, ça pourrait lui servir d’entraînement : après ça, il pourrait courir encore plus vite que les gens qui puent et vite vite vite s’asseoir sur un siège en plastique chauffé par le voyageur précédent. Quand il arrivait à ce stade du raisonnement, il avait tendance à renoncer à l’envie de s’asseoir et à décider qu’il lirait ailleurs que dans le métro. Mais alors, que faire ? Morris écoutait de la musique. Ça, il pouvait le faire tout en étant debout, accroché. Comme ça, même si la bouche du métro lui emplissait le nez d’une odeur insupportable, ses oreilles, elles, pouvaient vibrer au son de rythmes africains qui, s’il fermait les yeux, permettaient à Morris de s’imaginer au fin fond du Mali, dans son beau costume, en train de danser autour d’un feu de bois.

Souvent, la musique ne suffisait pas. Elle l’absorbait quelques instants, le temps d’un couplet, d’un refrain, d’un solo de trompette ou de bandonéon, mais Morris finissait toujours par se rappeler qu’il était dans un métro, dans un tunnel, qu’il faisait noir, qu’il y avait trop de monde, que ça ne sentait pas bon, qu’il y avait trop de bruit, j’en passe et des encore pires. Dans ces moments-là, il était toujours tenté de descendre du métro. Descendre au prochain arrêt. Vite. Le prochain arrêt ! Oh mais c’est interminable : le conducteur aurait-il oublié de s’arrêter ? Morris savait très bien que descendre au prochain arrêt, ça n’avait pas beaucoup de sens, que ça le retarderait plus qu’autre chose. Il savait aussi qu’une fois descendu du métro, il serait découragé en pensant à tout ce qui lui resterait à faire avant d’arriver à destination : trouver un bus, l’attendre, puis marcher. Il savait tout ça et pourtant, parfois, assez souvent il faut bien le dire, il le faisait : il descendait du métro et…advienne que pourrait ! Ce jeudi 25 juillet, Morris, encore une fois, était tenté, très tenté. Au bout de trois stations, déjà, il mourrait d’envie de s’échapper de cet horrible métro.

Mais ce jeudi 25 juillet, Morris voulut résister. Depuis qu’il s’était levé ce matin-là, vers neuf heures et trois minutes, Morris se sentait vivant, heureux. Il sentait que cette sensation pouvait être plus forte que tout ce que le métro lui inspirait. Il sentait qu’il pouvait vaincre sa haine du métro. C’était comme si cette sensation d’être vivant et heureux avait crée en lui une force, une magnifique force, une force qui, depuis l’intérieur de son corps, le faisait grandir, le soulevait du sol. Le corps de Morris était comme empli de cet être vivant et plus il respirait, plus cette force grandissait. Morris était vivant. Il existait. Il pouvait bien passer un peu plus de temps dans le métro : ce qui comptait, c’est qu’il se sentait exister. Il aurait voulu expliquer ça à tous les voyageurs (puants ou pas) qui l’entouraient, il aurait voulu leur crier : « Je suis vivant ! Vous pouvez sentir mauvais si vous voulez, moi j’m’en fous ! Il peut faire noir, tout noir, dans ce métro, moi j’m’en fous ! Je suis vivant ! Je suis quelqu’un et je suis heureux ! Avant tout, j’existe, alors le métro, il peut être bruyant sous terrain et tout ce que vous voulez, moi j’m’en fous ! Je suis plus fort que tout ça ! » Morris ne cria pas, il ne s’adressa à aucun voyageur, même pas à la vieille femme qui avait l’air si gentille si prête à l’écouter, ni même à l’homme au tshirt vert et à la souris sur l’épaule. Il ne cria pas, mais il resta tout de même dans le métro. Il avait réussi à résister à la tentation de descendre à la troisième station ! Le métro repartit, et Morris repartit avec lui. Il était encore dedans, bien accroché à sa barre de plastique rouge, la musique dans les oreilles. Le métro s’arrêta à la quatrième station, et Morris ne descendit toujours pas. Il était fier, fier d’être celui en qui cette force s’était élevée, fier d’être encore dans le métro sans avoir peur de s’évanouir à chaque instant, fier d’avoir vaincu le métro. Fier et heureux. Cercle vertueux, donc.

Seulement voila… quand le métro redémarra après s’être arrêté à la cinquième station et y avoir laissé descendre et monter une petite dizaine de voyageurs, Morris se rendit compte qu’il n’était plus à l’intérieur du métro mais sur son quai. Ce n’est qu’en voyant partir son ennemi qu’il croyait vaincu que Morris prit conscience qu’il était là, debout, tout seul, immobile, sur le quai du métro. Les rythmes africains s’agitaient toujours dans ses oreilles. Morris s’imaginait toujours au fin fond du Mali, dans son beau costume, en train de danser autour d’un feu de bois. En fait, Morris avait été comme dépossédé de cette force qui le faisait rester dans le métro mais n’en était pas encore conscient. Il savait simplement qu’il était sur ce quai, et non plus dans le métro. C’était comme s’il manquait une partie de son être : la partie qui lui aurait permis de se rendre compte que le métro l’avait finalement vaincu, que cette défaite était insupportable, qu’il fallait reprendre la situation en main rapidement et remonter le plus tôt possible dans le prochain métro. Le corps de Morris était là, bien là, Morris aussi était là, un peu sur le quai du métro, un peu au Mali, autour de son feu de bois mais il était comme dépassé. Un troupeau de bisons enragés auraient pu faire une course sur le quai du métro, en passant et repassant autour de Morris, ce dernier n’aurait certainement pas bouger d’un pouce. Situation délicate. Morris, tout seul, était incapable de sortir de cet état, état où il était à la fois pleinement lui et totalement vidé de lui.




FIN DU CHAPITRE PREMIER.




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