mercredi 16 janvier 2008

Chapitre premier (les huit bouts).



CHAPITRE PREMIER



Il s’était levé vers neuf heures et trois minutes. Le bruit des klaxons, le bruit des voitures, le bruit de la ville. La lumière du jour. Le matelas si fin que presque il n’existe pas. Après sa pomme, son yaourt et sa douche, il avait attrapé son sac, mis sa veste colorée et refermé doucement derrière lui la grande porte d’entrée. Une fois les clés tournées, il y avait toujours cette minute-ou-deux d’hésitation : ascenseur ou escalier ? L’ascenseur était là, autant en profiter, qu’il se dit, le petit Morris. L’odeur l’avait frappé dès qu’il avait ouvert la grande porte d’entrée. Elle était violente. Ses narines avaient beau lutter, l’odeur les envahissait. Une odeur étrange, une odeur à la fois gluante, vieille et verte. C’était assez intrigant. Attiré par le mystère, Morris Boogaloo s’approcha sans hésiter de la première porte de l’ascenseur. Des portes, il y en avait une dizaine. La première était une sorte de grillage, la deuxième était une porte en chêne massif. Ensuite, il y avait toujours la surprise de la troisième porte : Morris ne s’habituerait donc jamais à ce caoutchouc mou vert caca d’oie ! Puis les autres portes s’enchaînaient, il fallait les ouvrir une par une : bois, verre, caoutchouc, pain d’épice, polystyrène, miroir rempli d’eau… Derrière la dixième et dernière porte, celle en acajou incrusté d’or du Mali, il y avait, en ce jeudi 25 juillet, un énorme nuage verdâtre rempli de pluie. C’était lui qui sentait si mauvais. Le pauvre, il était coincé dans cet ascenseur depuis que la voisine d’en dessous, Madame Mambocita, l’y avait déposé par mégarde, en remuant son parapluie. Morris aurait bien voulu l’aider à sortir de là, mais il n’avait pas le temps. Il y a des jours pour s’occuper des nuages coincés dans les ascenseurs à dix portes, et des jours pour s’occuper de soi. Morris descendit donc les escaliers de son pas léger et sautillant.

Tous les matins, tous les voisins de l’immeuble se ruaient à leur judas pour regarder ce spectacle. La danse de l’escalier, la danse de Maurice, la danse de la descente. C’était comme s’il réussissait à s’enfoncer profondément dans les marches sans même les effleurer, à courir lentement, à emplir cette cage d’escalier de vie de couleurs d’énergie. C’était une chance pour tout l’immeuble qu’il habitât au dernier étage. Lorsqu’il décidait de ne pas prendre l’ascenseur, Morris Boogaloo, sans le savoir, se perdait dans ces grands escaliers tourbillonnants. Il n’était plus que cette danse qui réjouissait tant les voisins. Les escaliers eux-mêmes auraient voulu le remercier, s’ils avaient pu. Quand Morris Boogaloo descendait les escaliers, merveilleusement beau dans ce tissu africain dont la multitude de couleurs devenait elle-même une danse, une harmonie, c’était comme si l’immeuble, les voisins, la rue, la ville, s’échappaient un peu, ne serait-ce qu’un peu. Il serait difficile de dire exactement de quoi ils s’échappaient. Ils s’échappaient peut-être de ce que certains appelleraient « la réalité », un petit peu, mais pour mieux la vivre. Comme au cinéma. Morris Boogaloo, c’est comme un demoiseau de Rochefort. Il donne envie de vivre, d’être heureux, de croire, d’avancer, d’être beau.

En arrivant au rez-de-chaussée, il ne pouvait s’empêcher de jeter un coup d’œil à la boîte aux lettres : sait-on jamais ! Il n’attendait pas de courrier particulier, mais la vue de son nom écrit avec soin (ou maladresse), avec amour (ou haine), avec un feutre rouge (ou un stylo noir), en majuscules (ou en minuscules) sur une carte postale, une enveloppe, ou, mieux encore, un colis, l’avait toujours ravi. Ce coup d’œil à la boîte aux lettres, c’était comme quelque chose qu’il ne contrôlait pas, c’était ses yeux avant tout qui se dirigeaient vers cette case fermée à clé. Même le dimanche, même les jours fériés, même à neuf heures du soir lorsqu’il était déjà passé devant cinq fois dans la journée. Là, nous étions un jeudi, il était un peu plus de dix heures du matin, le facteur aux cheveux verts n’était sûrement pas encore passé, Morris le savait très bien. Pourtant, il regarda, ou plutôt, ses yeux regardèrent. Par chance, Morris ne recevait que très rarement du courrier : la plupart du temps, c’était une boîte aux lettres complètement déserte que rencontraient ses beaux yeux gris vert. Il était donc habitué à ce désert et n’en souffrait pas plus que ça. Si, par extraordinaire, il apercevait un petit quelque chose derrière la petite porte de verre, sa joie était indescriptible, mais lorsque rien n’apparaissait derrière cette petite-porte-de-verre, Morris se contentait de continuer son chemin. Evidemment, il y avait toujours ce petit pincement au cœur, le pincement de la déception, de l’espoir déçu, mais Morris était un homme fort et jamais, ô grand jamais, il ne se laissait aller à un désespoir qui l’aurait anéanti. Ce matin-là, la boîte aux lettres était vide. En homme fort et digne qu’il était, Maurice n’essaya pas de faire apparaître par la force du regard ne serait-ce qu’une facture d’électricité. Il aurait très bien pu le faire. Parfois, c’est vrai, il scrutait pendant plusieurs minutes l’intérieur de la case pour être sûr qu’aucun reflet ne lui cachait un éventuel petit bout de papier. Mais c’était très rare !

Ce matin-là, il se remit en route. Lorsqu’il marchait sur un terrain plat, Morris restait gracieux et élégant. Certes, ce n’était plus la danse des escaliers mais Maurice restait un demoiseau de Rochefort digne de ce nom, il restait cinéma, il dansait toujours. Avant d’arriver à la grande porte vitrée qui donnait sur la rue, le spectacle recommençait quelques courts instants, le temps que Morris descende les quelques marches de marbre qui l’amenaient de la boîte aux lettres au bouton doré qui lui ouvrait fidèlement la grande porte, chaque fois qu’il y posait son index droit. Certes, il aurait pu y déposer son majeur gauche, ou son auriculaire, ou même le bout de son nez, ou, pourquoi pas, son gros orteil gauche, mais c’était toujours avec l’index droit, à l’ongle toujours finement taillé qu’il enfonçait ce rond d’or. Tschlak. Magie. La grande porte, d’un déclic, s’ouvrait.


Et voila. Il était maintenant environ dix heures et treize minutes et Morris Boogaloo posait le pied dehors. Il faisait chaud, une chaleur étouffante et polluée. Comme d’habitude, il dut se frayer un chemin au milieu du troupeau de ceux qui préfèrent prendre le bus et l’attendre une demi-heure. Ce matin-là, le troupeau était particulièrement dense et fourni : le bus n’avait pas dû passer depuis un bon bout de temps ! Morris reconnut le voisin du deuxième étage : il évita habilement de croiser son regard pour ne pas avoir à le saluer. Il l’aimait pourtant bien ce voisin du deuxième étage, mais il oubliait toujours son nom, et n’eut pas le courage, ce matin-là, de devoir le lui demander pour la quatorzième fois en douze jours. Il y avait aussi la vieille dame et son chien, et puis une foule d’inconnus. Il y avait deux ou trois hommes en costume qui essayaient d’avoir l’air élégant, lunettes de soleil, cigarettes au bec, sourcils froncés. Il y avait une maman et son enfant : peut-être était-ce l’heure de l’école ? peut-être l’emmenait-elle chez le médecin ? peut-être n’avait-elle trouvé personne pour le garder et se voyait forcée de l’emmener avec elle à la réunion du jeudi matin ? Il y avait une bande de jeunes qui criaient et riaient fort, très fort (trop fort ?). Bref, il y avait pas mal de monde, pas mal de bruit et pas beaucoup de place pour passer. Mais Morris, toujours calme et serein, réussit à se faufiler jusqu’à la bouche du métro sans perdre ni élégance ni dignité. Certains se retournèrent pour admirer ce bel homme au costume si coloré, à la silhouette si finement dessinée, à la démarche si charmante.

Morris n’aimait pas le métro. Dès qu’il s’engouffrait dans sa bouche, son nez se voyait envahi de cette odeur qu’il détestait tant. Une odeur qui lui donnait l’impression d’être sale, poussiéreux et laid. Une odeur qui empêchait la fraîcheur. Morris aurait bien aimé se mêler au troupeau de ceux qui préfèrent prendre le bus et l’attendre une demi-heure mais il aurait dû en attendre trois (de bus) sans être parfaitement certain que le troisième l’aurait porté à destination. Dans ces conditions, pas question de renoncer au métro. Il fallait l’affronter. Il fallait réussir à se boucher mentalement le nez. Il fallait réussir à faire vaincre la sensation de propreté. Il fallait réussir à se persuader qu’en en sortant, de ce fichu métro, on se sentirait de nouveau frais, joyeux et beau. Il fallait se persuader que tout cela n’était qu’une impression, que le métro ne pouvait pas vraiment salir les voyageurs, que ce qui compte, après tout, c’est de savoir qu’on sort d’une douche bien fraîche bien savonneuse et que l’odeur qui envahit notre nez de cette manière si terrifiante ne pourra pas s’incruster en nous, rentrer dans tous nos pores, se coller à notre peau. C’est ce que Morris essayait de faire à chaque fois qu’il prenait le métro : « Je suis propre. Je viens de me laver. Je sens bon et je suis propre. Je le sais. Ma peau est douce hydratée purifiée. Mes cheveux sont doux et soyeux. Mes ongles sont propres. PROPRES. Je me sens bien, je me sens frais, je me sens propre. » Voilà ce qu’il répétait intérieurement et interminablement. « Mes mains ne sont pas moites, mes doigts ne sont pas gonflés. »

Evidemment, la situation devenait encore plus désagréable lorsque le métro arrivait : l’odeur du métro se mêlait alors à celle des passagers. Morris s’était toujours dit que c’était en prenant le métro qu’on se rendait compte que les gens ne devaient pas se laver tant que ça. Il n’aimait pas trop penser des choses pareilles. C’était idiot : lui non plus il ne sentait pas toujours la rose. Et puis c’est pas leur faute, aux gens, s’ils n’aiment pas se laver, ou s’ils n’ont plus de gel douche, ou si leur déodorant ne sent pas bon. De toute façon, il n’y a pas que l’odeur. Il y a des gens qui sentent très bon, et c’est pas pour ça qu’on a envie de se coller à eux dans une boîte à roulettes souterraine. Le problème du métro, c’est qu’il est souvent rempli, et puis il y a cette lumière, blanche, bleue, qui éblouit et qui rend tout le monde moche, à moitié livide et à moitié rouge. Et puis on ne trouve jamais où s’accrocher. Pourtant, il faut bien s’accrocher dans le métro, sinon on risque beaucoup. Le risque principal, c’est de perdre l’équilibre et de se retrouver proche, très très proche, de quelqu’un dont on n’a pas du tout, mais alors pas du tout, envie de se retrouver proche, très très proche, comme, par exemple, quelqu’un qui ne sent pas bon, ou quelqu’un qui sent tellement bon que ça donne envie de vomir, ou quelqu’un qui a l’air de vouloir nous tuer avec un couteau pointu qui serait caché dans la poche intérieur de son veston de cuir. Ce risque-là, me direz-vous, il existe aussi dans le bus mais, au moins, le bus, il a des fenêtres. On peut voir un peu le paysage, la ville, la lumière, le ciel, les gens. Et puis, on sait où on va. Le métro c’est tout noir. Le principe du tunnel, Morris n’adorait pas.

Mais il n’avait pas le choix. Il devait prendre ce satané métro. Il devait le prendre et y rester pour un bon nombre de stations. Sept exactement. Il aurait bien voulu lire dans le métro. Finir une nouvelle de Garcia Marquez. Lire l’œuvre complète de Leopardi. Mais comment s’accrocher et lire en même temps ? Ce n’est vraiment pas facile. Pour pouvoir lire dans le métro, il faut être assis. Et pour être assis dans le métro, il faut… en fait, c’est quasiment impossible. C’est-à-dire que Morris n’avait rien de sportif. Parfois, il se disait que s’il tentait le marathon de New York, ça pourrait lui servir d’entraînement : après ça, il pourrait courir encore plus vite que les gens qui puent et vite vite vite s’asseoir sur un siège en plastique chauffé par le voyageur précédent. Quand il arrivait à ce stade du raisonnement, il avait tendance à renoncer à l’envie de s’asseoir et à décider qu’il lirait ailleurs que dans le métro. Mais alors, que faire ? Morris écoutait de la musique. Ça, il pouvait le faire tout en étant debout, accroché. Comme ça, même si la bouche du métro lui emplissait le nez d’une odeur insupportable, ses oreilles, elles, pouvaient vibrer au son de rythmes africains qui, s’il fermait les yeux, permettaient à Morris de s’imaginer au fin fond du Mali, dans son beau costume, en train de danser autour d’un feu de bois.

Souvent, la musique ne suffisait pas. Elle l’absorbait quelques instants, le temps d’un couplet, d’un refrain, d’un solo de trompette ou de bandonéon, mais Morris finissait toujours par se rappeler qu’il était dans un métro, dans un tunnel, qu’il faisait noir, qu’il y avait trop de monde, que ça ne sentait pas bon, qu’il y avait trop de bruit, j’en passe et des encore pires. Dans ces moments-là, il était toujours tenté de descendre du métro. Descendre au prochain arrêt. Vite. Le prochain arrêt ! Oh mais c’est interminable : le conducteur aurait-il oublié de s’arrêter ? Morris savait très bien que descendre au prochain arrêt, ça n’avait pas beaucoup de sens, que ça le retarderait plus qu’autre chose. Il savait aussi qu’une fois descendu du métro, il serait découragé en pensant à tout ce qui lui resterait à faire avant d’arriver à destination : trouver un bus, l’attendre, puis marcher. Il savait tout ça et pourtant, parfois, assez souvent il faut bien le dire, il le faisait : il descendait du métro et…advienne que pourrait ! Ce jeudi 25 juillet, Morris, encore une fois, était tenté, très tenté. Au bout de trois stations, déjà, il mourrait d’envie de s’échapper de cet horrible métro.

Mais ce jeudi 25 juillet, Morris voulut résister. Depuis qu’il s’était levé ce matin-là, vers neuf heures et trois minutes, Morris se sentait vivant, heureux. Il sentait que cette sensation pouvait être plus forte que tout ce que le métro lui inspirait. Il sentait qu’il pouvait vaincre sa haine du métro. C’était comme si cette sensation d’être vivant et heureux avait crée en lui une force, une magnifique force, une force qui, depuis l’intérieur de son corps, le faisait grandir, le soulevait du sol. Le corps de Morris était comme empli de cet être vivant et plus il respirait, plus cette force grandissait. Morris était vivant. Il existait. Il pouvait bien passer un peu plus de temps dans le métro : ce qui comptait, c’est qu’il se sentait exister. Il aurait voulu expliquer ça à tous les voyageurs (puants ou pas) qui l’entouraient, il aurait voulu leur crier : « Je suis vivant ! Vous pouvez sentir mauvais si vous voulez, moi j’m’en fous ! Il peut faire noir, tout noir, dans ce métro, moi j’m’en fous ! Je suis vivant ! Je suis quelqu’un et je suis heureux ! Avant tout, j’existe, alors le métro, il peut être bruyant sous terrain et tout ce que vous voulez, moi j’m’en fous ! Je suis plus fort que tout ça ! » Morris ne cria pas, il ne s’adressa à aucun voyageur, même pas à la vieille femme qui avait l’air si gentille si prête à l’écouter, ni même à l’homme au tshirt vert et à la souris sur l’épaule. Il ne cria pas, mais il resta tout de même dans le métro. Il avait réussi à résister à la tentation de descendre à la troisième station ! Le métro repartit, et Morris repartit avec lui. Il était encore dedans, bien accroché à sa barre de plastique rouge, la musique dans les oreilles. Le métro s’arrêta à la quatrième station, et Morris ne descendit toujours pas. Il était fier, fier d’être celui en qui cette force s’était élevée, fier d’être encore dans le métro sans avoir peur de s’évanouir à chaque instant, fier d’avoir vaincu le métro. Fier et heureux. Cercle vertueux, donc.

Seulement voila… quand le métro redémarra après s’être arrêté à la cinquième station et y avoir laissé descendre et monter une petite dizaine de voyageurs, Morris se rendit compte qu’il n’était plus à l’intérieur du métro mais sur son quai. Ce n’est qu’en voyant partir son ennemi qu’il croyait vaincu que Morris prit conscience qu’il était là, debout, tout seul, immobile, sur le quai du métro. Les rythmes africains s’agitaient toujours dans ses oreilles. Morris s’imaginait toujours au fin fond du Mali, dans son beau costume, en train de danser autour d’un feu de bois. En fait, Morris avait été comme dépossédé de cette force qui le faisait rester dans le métro mais n’en était pas encore conscient. Il savait simplement qu’il était sur ce quai, et non plus dans le métro. C’était comme s’il manquait une partie de son être : la partie qui lui aurait permis de se rendre compte que le métro l’avait finalement vaincu, que cette défaite était insupportable, qu’il fallait reprendre la situation en main rapidement et remonter le plus tôt possible dans le prochain métro. Le corps de Morris était là, bien là, Morris aussi était là, un peu sur le quai du métro, un peu au Mali, autour de son feu de bois mais il était comme dépassé. Un troupeau de bisons enragés auraient pu faire une course sur le quai du métro, en passant et repassant autour de Morris, ce dernier n’aurait certainement pas bouger d’un pouce. Situation délicate. Morris, tout seul, était incapable de sortir de cet état, état où il était à la fois pleinement lui et totalement vidé de lui.




FIN DU CHAPITRE PREMIER.




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